PARADE BILATERALE

exposition personnelle, Galerie White Project, Paris, 2015.


            

Christine Laquet propose pour son exposition personnelle la forme d’une parade, puis elle appose l’adjectif bilatérale, un terme plutôt d’usage en politique. L’artiste engage ainsi une dialectique créative, comme si des accords, ou un engagement mutuel, étaient nécessaires. Pénétrant dans l’histoire profonde de la terre à partir d’images de stratigraphies rocheuses et se référant à ce temps appelé l’anthropocène, l’artiste évoque le trouble d’une époque en cours et incite à renouveler les relations avec le vivant. À l’instar de l’anthropologue Philippe Descola, elle entend dépasser cette position occidentale dualiste, en stipulant que la nature est elle-même une production sociale, et que les quatre modes d’identification (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ont un fort référentiel commun.

 


Le projet du long maintenant 
Série de 12 photographies (double impression UV) sur Plexiglass, 2015. Chaque disque -50cm (diamètre) x 1cm (épaisseur)- tranche martelée.

           

Les préoccupations de Christine Laquet s’organisent autour de la déconstruction d’un système établit sur la peur. À l’aire de l’Anthropocène, la fin de la vie (humaine et non-humaine) devient une menace réelle. Pour l’artiste, l’invention de la bombe atomique ancre nos actions humaines dans le chaos, tel un moment ultime de destruction et d’anéantissement. Elle choisit de sélectionner douze photographies d’essais nucléaires réalisés entre 1945 et 1962 aux États-Unis et les accrochent au mur avec en reprenant la forme symbolique d’un mandala, comme pour tenter de guérir un mal. Douze images -qui telle une horloge étalée- tenteraient de jeter un sort pour penser le temps autrement et pour nous inviter à repenser la vitesse du monde. La couleur incandescente des images se projette sur le mur comme un éclat, reflétant une terrible beauté. Le titre de la série Projet du long maintenant s’inspire des recherches de Stewart Brand -écrivain et activiste américain- particulièrement pour son invention : une horloge dont l’autonomie, la résistance et la précision lui permettrait de fonctionner pour les dix mille ans à venir. Accompagné de Brian Eno, de scientifiques et de financeurs, Brand espère fournir un contrepoint à la culture accélérée d’aujourd’hui et ainsi contribuer à une réflexion sur le long terme autour du commun.

 

 


Voir le voir (la biche)
Encre japonaise sur voile en polyester, 3 x 2 m, 2012.

Knife, Poznan
Techniques mixtes -dague de chasse, verre soufflé, perles de cristal (d’un chandelier portugais début XXème)-, 60 x 20 cm, 2013.

Depuis 2013, Laquet a entamé une série au long cours appelée Knife,… puis elle ajoute le nom de la ville pour laquelle elle l’a crée comme pour marquer un lieu, une appartenance. Tel un objet de rituel, chaque couteau se définit par sa capacité à ouvrir, percer, couper, poignarder… un mur. Scrupuleusement choisis, les matériaux évoquent l’histoire d’un lieu, ou se rapportent à certaines émotions qu’il peut induire. Les Knife, incarnent un geste qui tente percer une infection ou d’ouvrir d’autres horizons.

 


 

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De la force des spécimens
Série de 25 collages sur caissons en bois peints en noir (passementerie et pierre de synthèse sur impression offset), 22,6 x 28,6 cm, 2015.

Véritables mémoires vives de la planète, certaines pierres semblent à la fois contenir le passé originel, tout en suggérant un questionnement sur le monde présent et à venir. Car si les pierres semblent figées dans temps, leurs strates sont le signe de l’évolution perpétuelle : elles induisent une dilatation du temps. De la force des spécimens est une galerie de portraits qui emprunte au cabinet de curiosité. Photographiées sur un fond noir, chaque (pierre) précieuse correspond à un spécimen que l’artiste enlumine avec de la passementerie brodée et des pierres de synthèse, pour en faire ressortir des (at)traits inattendus. Laquet est allée scruter les Trésors des catacombes (Paul Koudounaris, 2013) découverts en Italie au XVIe siècle, où d’incroyables squelettes de saints sont ornés de pierres, comme si le minéral possédait des pouvoirs surnaturels, il incarne tout au moins le spirituel au cœur de la matière.

« Toute pierre est montagne en une montagne en puissance », tout homme est un grain de sable, une force de résistance. (Roger CAILLOIS, La Lecture des pierres, Xavier Barral / Muséum d’histoire naturelle de Paris, Paris, 2015).