MESSAGES ET MESSAGERS

par Jean-Louis Poitevin, dans I SEE THE SEA AND THE SEA SEES ME, Christine Laquet
112 p., 2011, Ed. Mediabus, Book Society (Seoul), avec le soutien du Gyeonggi Creation Center (KR).

« Plutôt que de tenter de traduire le mystère dans une langue qui ne le reconnaît pas, ou si mal, Christine Laquet a réussi dans cet ensemble de propositions autour de la question de la croyance à nous conduire au seuil même où notre conscience vacille. Car si nous ne sommes pas les oiseaux, l’herbe calcinée et l’arbre mort, en nous vibre ce qui advient de la rencontre des trois : la conjugaison de l’impossibilité de vivre sans articuler le possible avec ce qui nous dépasse. Christine Laquet a su capter ce qui constitue sans doute le message essentiel du chamanisme et le transmettre dans son travail d’artiste. Elle nous conduit, nous les consciences historiques et rationnelles, au seuil de l’acceptation de l’altérité radicale et elle ouvre en nous la porte à l’accueil du plus grand des mystères. Elle nous fait sentir en effet à travers ces oiseaux en cage que l’impossible existe, car si l’on ne peut prouver qu’il est vrai, si l’on ne peut imposer d’y croire, on peut créer, c’est-à-dire témoigner qu’il nous touche ». Jean Louis Poitevin.

 

MESSAGES ET MESSAGERS

Daebudo
Nous sommes en Corée, en république de Corée du Sud, durant le printemps 2011. Là-bas, il y a d’abord la ville, la big city, la mégapole, Séoul, l’une des plus grandes villes du monde. Dans ce pays a eu lieu le plus puissant basculement de la seconde moitié du XXème siècle puisque la Corée en seulement 40 ans est passée de 80% de population rurale à 80% de population urbaine. Il nous suffit de faire un pas de côté pour nous retrouver, à quelques encablures de la grande ville, dans une île par exemple ou dans n’importe quelle zone encore hantée par le monde rural pour s’apercevoir que si les fonctions urbaines sont présentes, il en existe d’autres que la ville recouvre, annule, efface, évacue, et qui continuent d’exister, vivantes, actuelles. Nous sommes à Daebudo, à quelques dizaines de kilomètres au sud-ouest de Séoul. Là, entre des anciens villages de pêcheurs dévitalisés par un projet pharaonique de liaison définitive de l’île avec la terre par un môle de quinze kilomètres, des villages de vacances, des souvenirs historiques douloureux et des créations nouvelles, comme celle de vignobles, on peut rencontrer, présentes, actives et puissantes encore, des femmes chamanes. On y trouve aussi un centre de création contemporaine, un lieu de résidence pour artistes coréens et internationaux.

GUNUNG
Après avoir assisté à une cérémonie chamanique qui se tenait près de la résidence, Christine Laquet entre en contact avec la chamane Sul-Hwa Kim et deux autres chamanes qui exécutent avec elle le GUNUNG, une cérémonie dédiée aux ancêtres, qui acceptent facilement d’être filmées par une artiste. Plus tard, lorsque la chamane viendra au vernissage de l’exposition de Christine Laquet au GCC, intitulée « Bruit qui pense », elle lui proposera même d’être « sa fille chamane ». Comment comprendre cela ? Comment une telle proposition peut-elle être reçue par un esprit occidental et agnostique ? Jusqu’où est-il possible d’aller dans une telle relation ? Autant de questions qui ne peuvent, nul ne l’ignore, que rester sans réponse. Sauf à franchir l’invisible frontière qui sépare une croyance d’une autre, une culture d’une autre. Sauf à lever en soi l’interdit de croire ou du moins de questionner la croyance à partir d’évidentes différences, la chamane et l’artiste ont toutes les deux compris qu’elles partagent à la fois, une façon de vivre, de percevoir les choses, une sensibilité et un rapport au temps. Cela est devenu manifeste en particulier lorsque au cours d’une discussion la conception du temps qu’ont les chamanes se précise à travers cette formule : « le futur est derrière nous parce qu’on ne le voit pas et le passé est devant parce qu’on le voit. » Dans cette aventure, la chamane est restée chamane et l’artiste artiste, et c’est aussi comme femmes ayant chacune à assumer un rôle singulier dans la société qu’elles se sont réellement rencontrées.

Diamants de Gould
Libres, voyageurs, capables surtout d’échapper à la pesanteur, les oiseaux vivent une vie qui, pour les hommes, se situe à la limite de l’entendement. C’est sans doute pourquoi, souvent, quand ils ne figurent pas l’âme humaine après la mort du corps, ils symbolisent le lien que ces hommes entretiennent avec l’au-delà. Que ce soit pour un accès au divin, au monde des esprits ou des morts, les oiseaux sont des messagers efficaces et fiables. C’est au terme du parcours qu’elle a accompli avec la chamane que Christine Laquet conçoit l’ensemble de cette oeuvre aux multiples facettes. Il y aura d’une part un ensemble de photographies relatives aux diverses expériences faites avec la chamane et GUNUNG, une vidéo, Geste accompli#1, une peinture en résine sur papier et Cérémonie illusoire, une installation composée d’herbes noires proliférant au sol et gagnant sur les murs et d’un arbre mort, sur lequel est suspendue une cage où deux oiseaux, bien vivants, des Diamants de Gould, échangent leurs chants. Paysage de désolation ? Monde d’après la fin du monde ? Cette installation nous projette plutôt dans une sorte d’univers impossible, ou du moins dans un fragment d’univers qui ne semble pas obéir à la raison. La vie la plus fragile, la plus libre se trouve être aussi la plus prisonnière et se tient en suspens au-dessus du vide, accrochée à un arbre mort au-dessus d’une terre calcinée.

Messageries
La pratique chamanique a en particulier pour fonction d’établir un lien entre le monde des vivants et le monde des esprits. Est chamane celui qui peut à la fois recevoir et transmettre les messages, aussi bien ceux que les vivants veulent envoyer aux morts, en particulier pour leur dire qu’ils ne les oublient pas et que l’ordre des choses continue à être respecté depuis leur départ, que ceux que les esprits peuvent vouloir faire passer aux vivants et en particulier leur dire où se situent les causes de leurs problèmes et donc les aider à les résoudre. Si la fonction essentielle du chamane est de faire passer les messages entre un monde et un autre, il ne peut l’assumer que s’il fait de son propre corps l’appareil qui assure la réception des différents messages et la traductibilité de leur contenu. Car ces messages sont émis dans des langues incompatibles que seules les compétences magiques du chamane permettent de traduire. Et ce sont les rituels qui à travers la mise en condition du corps permettent à cette double traduction de s’accomplir. À partir du moment où le rituel commence, en quelque sorte tout vibre au gré d’ondes incertaines, tout se met en à balbutier dans une langue inconnue, tout devient malgré tout signe, message, information. Mais comment le déchiffrer? La chamane ici ne recourt pas à des drogues. Elle doit cependant atteindre un autre état, une sorte de transe par des chants, des danses, des actes divers, seul moyen d’accéder aux voix venant d’ailleurs. Pour traduire ce que ces voix vont lui dire, elle doit aussi recourir à des éléments qui vont assurer la médiation ou la traductibilité d’une langue à l’autre.

Passeurs
Ici, un porc entier et deux poulets vivants font office à la fois de médiateurs et d’éléments potentiellement signifiants. Ce sont les acteurs involontaires du dispositif de traduction des messages. Mais rien ne pourrait se faire sans la présence du risque, du danger. Couteaux, fourches, hachoirs, la panoplie est grande qui permet de convoquer et de contrôler le risque qu’il y a à vouloir passer d’un côté à l’autre des apparences et d’en revenir. La mort est irréversible, on le sait, et comme c’est avec le monde des morts que se lie la chamane, elle doit se prémunir contre le danger, très réel, qu’il y a de vouloir s’introduire presque par effraction dans l’autre monde, d’y pénétrer d’une manière ou d’une autre et d’en revenir. Les poulets qui le payent de leur vie, servent à baliser un espace dans l’espace en même temps qu’ils servent à repousser le danger en offrant leurs tremblements d’agonie à une terre avide de sang. Le porc, lui, statue apparemment sans énigme, sert de support à ces gestes par lesquels l’aller et le retour peut se faire d’un monde à l’autre. Piqué, ouvert, découpé, il est à la fois le témoin et l’oracle, la victime et le passeur, le signe de la présence et le témoin de l’absence. Le porc est à lui seul ce que l’oeuvre d’art peut-être, dans l’art occidental, la présence insaisissable de l’altérité sous la main mutante des hommes. Ici, en effet, c’est le geste qui « fait » tout. Il trace et trame, il inscrit et efface, il ouvre et ferme, il tranche et rejette, il tente de transformer des éléments insignifiants en les chargeant de toute la densité impalpable des affects et du symbole.

Parler avec les esprits
En participant à ce rituel, Christine Laquet s’est trouvée confrontée à l’irréductibilité de croire. En effet, que peuvent bien pouvoir signifier les images d’un rituel ? N’est-ce pas l’ensemble du dispositif en tant qu’il est effectué et vécu par les participants et uniquement dans cette dimension existentielle, qui assure la réalité de la charge à la fois affective et magique et son efficacité ? Car c’est cette charge qui fait l’efficacité du rituel. Sans cela aucun message ne serait émis et reçu. Si de plus le rituel a lieu au bord d’un chemin, dans une campagne mitée par le travail des hommes, il semble que, non, cela ne peut pas être. Il fallait faire un pas de plus pour que la charge magique, l’efficacité du rituel, la puissance des gestes, trouvent dans un esprit agnostique un écho incontestable. Christine Laquet s’est impliquée dans un autre rituel, un rituel de divination sur sa propre vie qu’elle met cependant en scène comme une performance. La chamane, à travers des chants et des manipulations divers, transmet des messages à une autre personne qui, elle trace à l’encre noire sur une grande feuille de papier de riz des traits et des formes, apparemment a-signifiants ainsi que des signes et des mots qui ensemble finissent par dessiner une sorte de carte improbable du destin. Si la présence d’une personne capable de traduire du coréen vers l’anglais s’impose, elle ne peut guère être considérée comme une source de brouillage. Au contraire, cette traduction rend perceptible l’ensemble du processus en cours. Parler avec les esprits, c’est de toute façon traduire, et traduire d’une langue inconnue, celle des esprits ou des divinités, dans une autre qui se révèle tout aussi mystérieuse. Le gouffre qu’il faut passer est encore plus immense que celui qui sépare le coréen de l’anglais et finalement du français. Les rituels chamaniques, mais sans doute tout rituel, constituent à la fois une preuve de l’existence de ces langues improbables et donc des esprits qui les parlent et une preuve de leur possible inexistence. Si le rituel instaure le lien et établit la connexion entre des mondes qui sans cela ne seraient pas connectés, en l’absence de rituel, le contact étant inexistant, seul le souvenir de leur existence dans et par le rituel passé peut être avéré. Si croire c’est tenir pour vrai, force a été à Christine Laquet de constater que certains éléments relatifs à sa vie et évoqués par la chamane étaient justes ou du moins touchaient en elle des zones sensibles. La puissance du rituel accompli par la chamane, c’est d’établir un lien entre vérité et véracité à partir d’éléments à priori a-signifiants. Mais le langage n’est-il pas aussi cela, un ensemble de signes qui ne signifient rien par eux-mêmes et dont la fonction est de relier les images mentales aux objets perçus en permettant de croire que les autres peuvent les comprendre ?

Geste accompli
La chamane a donc délivré son message, ou plutôt ses messages. L’un concerne la vie intime de l’artiste, l’autre s’adresse à l’artiste en tant que créateur. Le premier nous reste inconnu. Inscrit sur la grande feuille, ce message personnel va finalement faire partie de l’oeuvre. Pour cela, il a fallu en quelque sorte le traduire une nouvelle fois. Découpé en morceaux, cette grande feuille devient un ensemble de petits tableaux abstraits qui gardent le mystère du message tout en en livrant l’essentiel. Créer, c’est assurer le passage des messages d’un monde à un autre et valider cette inscription par des gestes dont l’authenticité ne peut ou ne doit pas être mise en cause. L’artiste, aussi rationaliste soit-il, est, comme le chamane, un passeur, un messager. La création proprement dite n’a sans doute jamais été autre chose que la tentative de traduire à travers des signes supposés partageables, des informations secrètes, des visions éphémères mais prégnantes, des certitudes inavouables, des élans absolus, des aveux irradiants. Christine Laquet a donc pris des images qui restent à jamais non touchées par le vécu de l’instant magique et qui pourtant en témoignent. Elle s’est approprié ces dessins, réalisés au plus près de la langue des esprits et qui ne signifient qu’à la hauteur de ce que l’on peut accepter et de ce que l’on peut voir. Mais elle a aussi repassé le gué dans l’autre sens. Elle a pour cela fait d’une part un dessin d’un des résidents du GCC, un dessin classique et elle a, d’autre part, réalisé cette installation énigmatique avec les oiseaux. Cette peinture, Geste accompli#1, est aussi la première d’une série à venir qui va porter sur des gestes « universels » à forte charge émotionnelle et symbolique. Elle porte en elle la question que posent les mains qui se tendent, geste d’imploration du prêtre ou de l’homme politique, mais aussi geste de chacun de nous face à l’adversité. Plus que le portrait, c’est donc le geste de l’homme qui compte dans cette peinture à la résine sur papier, un geste qui dans sa matérialité même exprime simplement la distance ou le vide qui sépare les deux mains. Car ce sont ses mains qui parlent ici. Elles se tendent, ouvertes, elles accueillent, elles appellent peut-être, elles n’offrent rien de concret, ne portent rien et pourtant elles disent que venir vers, c’est s’ouvrir à l’autre, c’est l’avoir déjà accepté, qu’il soit ami, animal, esprit ou dieu.

Cérémonie illusoire (Vain Ceremony)
Un tronc d’arbre mort, des herbes calcinées semblant pourtant sortir de terre et du mur comme si elles étaient le nouveau visage d’une vie à la fois terrifiante et proliférante, une cage où deux oiseaux, bien vivants, échangent leurs chants, cette installation est une énigme. Chaque élément semble porter en lui la marque de son contraire. Si l’arbre évoque la vie et la connaissance, tronc mort il ne dit plus que l’impuissance du savoir et l’impossibilité du bonheur. Il porte pourtant quelque chose qui n’est ni bourgeon ni feuille mais un fruit improbable, une cage dans laquelle deux oiseaux vivants chantent. Symboles de l’âme et de la liberté, ces oiseaux sont prisonniers. Mais voudrait-on leur rendre leur liberté, on les vouerait à la mort. Ces oiseaux-là ne se reproduisent plus qu’en captivité. L’herbe, elle, est comme le signe barbare d’une nature dénaturée, à la fois vivante et messagère de mort.
Ce qui importe ici, c’est, à l’évidence, moins la signification de chaque élément que la coexistence des contraires dont il est le vecteur.

 

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Jean-Louis Poitevin
Jean-Louis Poitevin est né en 1955. Il est écrivain et critique d’art. Docteur en philosophie, il est l’auteur de nombreux livres et articles sur l’art contemporain en particulier et la littérature, mais aussi de fictions. De 1998 à 2004 il a été attaché culturel et a dirigé les Instituts Français de Stuttgart et d’Innsbruck. Aujourd’hui, il donne des conférences en France et à l’étranger, en Corée en particulier, où il a publié déjà de nombreux textes sur des artistes coréens. Il anime depuis 2005 un séminaire sur l’image et la post-histoire. Les oeuvres de Vilèm Flusser, Walter Benjamin et Gilbert Simondon ont fait l’objet d’études approfondies dans ce cadre. Certains de ses textes ou conférences sont accessibles sur le site www.TK-21.com.